Celle que j’ai perdue | nOUVELLE PSYCHOLOGIQUE
Celle que j’ai perdue vous plonge dans le récit de Marc, un homme confronté à une situation qu’il sait impossible… et pourtant bien réelle à ses yeux.
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Ils m’ont dit que j’allais recevoir la visite de ma femme.
J’ai répondu que si je m’énervais, c’était parce que tout était faux. Ils ont noté. Ils notent tout. Parfois, je me demande si ce n’est pas moi qui déraille. Il faut que je sorte de là.
Je l’ai quittée parce que je ne l’aimais plus. C’est pas un crime ! J’arrivais plus à me projeter avec elle. Élodie voulait des promesses, des projets. Quand je l’ai rencontrée, elle était cool, elle me faisait rire, j’avais tout le temps envie d’elle.
Mais elle a changé. Ses reproches devenaient plus fréquents. Elle chipotait sur des détails, jusqu’à ma façon de m’habiller. Parfois, elle n’avait même pas besoin de parler, son regard suffisait. Ah c’est sûr que je suis tombé du piédestal. Une belle dégringolade. Je lui disais pourtant que tout ça commençait à me lasser. J’encaissais, j’encaissais… Jusqu’un soir où la moutarde m’est vraiment montée au nez. Après une dispute, elle a fait tomber la tasse que j’avais dénichée chez un antiquaire. C’était une tasse en porcelaine avec un voilier presque effacé qui lui donnait un air irréel, fantomatique. J’avais économisé pendant deux mois pour me l’offrir. Et là, en quoi ? Une seconde peut-être, il n’en restait plus que des miettes. Mais le pire, ça a été sa réaction. Au lieu de s’excuser, au lieu de regretter de s’être agitée pour des broutilles, au lieu de reconnaître ses torts, elle a juste haussé les épaules en regardant les morceaux que je ramassais.
Ça servait à rien de continuer comme ça. Je lui ai dit que j’arrêtais les frais avec elle. Parce que franchement, une vie comme ça, qui en voudrait ? Elle était déjà en train de vider ses tiroirs. Tout ça pour ça. Elle est partie sans se retourner. Tant mieux. Mais je l’avais un peu en travers de la gorge quand même. Si j’avais su… J’aurais mis un terme bien plus tôt.
J’ai repris ma vie comme elle était avant : beaucoup de travail, quelques apéros avec des amis jetables rencontrés à droite à gauche, et les courses hippiques.
C’est là que j’ai rencontré Léonie.
J’avais misé vingt-cinq francs sur Ébène. Les pronostics étaient plutôt mitigés, mais s’il remportait la course, ça pouvait me faire une somme sympathique. Je ne le quittais pas des yeux quand une femme s’est installée juste à côté de moi. Une odeur de chocolat m’est arrivée jusqu’aux narines. Elle était en train de croquer dans une crêpe. Quand elle a tourné la tête, j’ai remarqué une tache de cacao sur son nez. Nos regards se sont croisés et j’ai tapoté deux fois mon nez du bout du doigt, un peu amusé. Elle a aussitôt porté la main au sien. Quand elle a regardé le chocolat sur ses doigts, elle s’est mise à rire. Moi aussi.
Soudain, la voix dans le micro a annoncé qu’Ébène était le vainqueur de la course.J’ai levé les bras en l’air. Elle, elle a regardé son ticket avant de secouer sa crêpe d’un air dépité. Des projections de chocolat ont taché mon pull beige et elle est devenue toute rouge.
Ça a débuté comme ça avec Léonie. Une crêpe m’a permis de rencontrer ma petite gourmandise, comme j’aime l’appeler.
Après notre rencontre à l’hippodrome, on s’est vus presque tous les jours. Tout était léger avec elle. J’aurais pu passer des heures à regarder ses yeux rieurs. Elle s’intéressait à tout, avait un avis sur tout et une soif d’apprendre et de découvrir le monde. Ce qui m’a séduit chez elle, c’est sa joie de vivre. Et puis sa façon de me toucher, de m’embrasser, comme si ses doigts connaissaient déjà mon corps. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas senti désiré comme ça. En réalité, j’en suis certain maintenant. Aucune femme ne m’a jamais désiré autant qu’elle.
Alors, je suis tombé amoureux d’elle comme une évidence.
Quand elle m’écrivait des mots d’amour, elle signait toujours avec un L immense. La première fois que je le lui ai fait remarquer, elle m’a répondu, les yeux brillants, qu’avec moi, elle se sentait libre d’être elle-même.
J’ai commencé à dormir un peu chez elle, elle un peu chez moi. Nous profitions de chaque moment ensemble. Son appartement était beaucoup plus lumineux que le mien et il me rapprochait de mon travail. Alors, rapidement, « chez elle » est devenu « chez nous », mais je ne voulais pas précipiter les choses en résiliant mon bail. Elle voulait vraiment que nous vivions ensemble. Si j’étais moins enthousiaste qu’elle, c’était surtout à cause de ce que j’avais vécu avec Élodie, mais je ne voulais pas trop lui en parler. Léonie était très discrète sur son passé et, une fois, elle m’avait dit que parler de ses ex, c’était vraiment un tue-l’amour pour elle. Qu’on ne vit pas pleinement une histoire d’amour si on y mélange les fantômes du passé. Quelque part, ça m’arrangeait. Je n’avais aucune envie de revenir sur cette histoire, ni sur les autres.
Il y avait autre chose qui m’attirait chez Léonie, quelque chose de presque indéfinissable. Dans sa façon d’être, de se coiffer ou de se maquiller, parfois j’avais une sensation de… comment dire ? Comme si c’était familier, comme si ça me rappelait quelqu’un sans que je sache qui exactement. Ah oui, voilà ! C’est exactement ça, comme une impression de « déjà-vu ». Et ça l’amusait un peu, parce qu’elle le remarquait quand j’essayais de trouver à qui elle pouvait bien me faire penser. Un jour, elle m’a dit :
— Ça doit être ta mère.
— Certainement pas ! Ah non, l’horreur ! me suis-je indigné en riant.
— Alors, peut-être que tu m’as déjà vue en rêve ?
Cette pensée m’avait laissé songeur. Même si c’était ridicule, il y avait un côté romantique. D’ailleurs, je me souviens qu’après ces quelques mots, nous avons fait l’amour d’une façon très intense.
Mais avec Léonie, c’était bien plus que du sexe. Nous avions une connexion incroyable sur d’autres plans. Par exemple, elle avait ce don pour devancer mes pensées, pour toujours savoir ce qui me ferait plaisir.
Un jour, bien avant notre rencontre, je m’étais attardé devant la vitrine d’un antiquaire où reposait une théière japonaise en terre cuite. Le jour de mon emménagement chez elle, la théière était posée sur la table. Je ne lui en avais jamais parlé. J’étais tellement troublé que j’avais failli la faire tomber en enlevant le ruban autour.
Quelques semaines plus tard, elle m’a annoncé sa grossesse. Ce n’était pas un projet que nous avions envisagé. Pas aussi rapidement. Je ne me souviens pas que nous ayons abordé le sujet une seule fois. La nouvelle est arrivée par surprise. Pour elle comme pour moi.
J’étais à peine sorti de la douche qu’elle est arrivée dans la salle de bain en courant. Elle s’est mise à genoux devant la cuvette et… bref, son petit-déjeuner a disparu lorsqu’elle a tiré la chasse.
Le soir, en revenant du travail, elle avait les traits tirés.
— Bah dis donc, c’est quoi cette tête ? lui ai-je demandé.
— Non, ne te lève pas.
Je me suis réinstallé dans le canapé en espérant qu’elle n’allait pas m’annoncer qu’elle était gravement malade, ou licenciée, ou pire… qu’elle allait me quitter.
Elle a pris son sac à main et s’est assise près de moi, tout doucement, les yeux luisants.
— Tu m’aimes ?
— Euh… évidemment que je t’aime, pourquoi tu…
Sans que j’aie eu le temps de finir ma phrase, elle a brandi devant moi un rectangle en plastique blanc.
— Je suis enceinte, dit-elle en sanglotant.
— Ah…
C’est bête, mais sur le moment, je ne savais vraiment pas quoi dire d’autre.
Nous avons beaucoup parlé et pris la décision de nous marier assez rapidement et discrètement. Sans invités. Aucun de nous deux n’avait vraiment de famille ni d’amis. Même si on s’aimait, le mariage, ce n’était pas vraiment pour nous. C’était pour le petit.
Avant le mariage, j’avais du mal à trouver le sommeil. Ça faisait plusieurs jours que je dormais moitié moins que d’habitude et j’étais rincé. Je m’en rendais bien compte au travail, j’étais souvent dans la lune, moins concentré.
Une nuit, je l’ai regardée dormir. Elle était tournée vers le mur, les épaules nues. J’ai eu une sensation étrange, fugace. Je ne pourrais pas dire ce que j’ai ressenti. C’était encore une sorte de « déjà-vu », mais cette fois, ça me prenait aux tripes. Un peu comme de la peur. J’allais m’engager et devenir père. J’ai posé ma main sur sa hanche.
Elle a murmuré :
— Oui, je suis là, Marc.
Sa façon de me dire ça, ça m’a rassuré.
La nuit de noces, je ne me souviens pas d’avoir bu assez pour être saoul, mais j’avais dû l’être parce qu’au réveil, j’avais un mal de crâne infernal. La tête dans le brouillard. J’étais en boule dans le lit, la couette sur le nez. J’ai demandé à Léonie si elle avait un cachet.
Un rayon de soleil me faisait grimacer. J’avais du mal à ouvrir les yeux. Je ne reconnaissais pas la tapisserie des murs de la chambre. En me redressant, je me suis rappelé que nous étions à l’hôtel. Je me suis calé contre l’oreiller. J’avais la bouche pâteuse et la nausée.
— Tiens, chéri, dit-elle à voix basse, le comprimé au creux de la main.
Je ne voyais que sa nuque. Puis la ligne de ses épaules. Je me suis frotté les yeux. Plus bas, le tissu satiné sur sa poitrine montait et descendait lentement. Je me sentais lourd, sans force.
— Mme Morel… ça sonne bien.
Sa voix avait quelque chose de plus grave. C’était sûrement dans ma tête. Je me suis passé les mains sur le visage en soufflant un bon coup pour me réveiller, puis je l’ai observée.
Elle était de profil, la main toujours tendue vers moi. Mais ses cheveux retombaient différemment. Plus lisses. Elle ne disait plus rien et j’ai trouvé ce silence étrange. Ses cheveux étaient un peu plus courts aussi. J’ai cligné des yeux et me suis frotté le nez en espérant reprendre mes esprits.
Son alliance a accroché la lumière quand elle s’est tournée vers moi. Et là, c’est comme si je ne voyais plus que sa bouche. Son sourire. La commissure de ses lèvres. Mon ventre s’est tordu d’un coup.
Ce n’était pas Léonie.
Non, je vous assure que ce n’était pas elle ! J’ai secoué la tête en fermant fort les yeux. C’était mon ex, c’était Élodie ! J’ai envoyé la couette valser d’un coup sec. J’ai voulu sauter du lit, mais à la place, j’ai titubé. Elle a ri et m’a dit que j’avais vraiment trop bu. Ce visage, ce rire… Je lui ai demandé :
— Qu’est-ce que tu fous là ? Et… où est-elle ?
— Mais qui ?
Je l’ai poussée et j’ai cherché sous le lit, dans la penderie, dans la salle de bain. Et elle, elle restait plantée là avec le verre d’eau, à faire la moue, à me demander : « Mais qu’est-ce que tu fais, chéri ? » Je lui ai dit de dégager, de foutre le camp. Elle s’est mise à pleurer. Je me suis mis à hurler :
— Mais elle est où, bordel !
— Tu me fais peur, chéri.
Elle serrait le verre contre elle, la mine décomposée.
— … Arrête avec tes « chéri » ! Où est Léonie ?
— Mais… c’est moi, Léonie.
Je me suis habillé rapidement. Elle s’est approchée de moi comme un animal qui a peur qu’on le frappe. Elle m’a tendu le verre d’eau en tremblant. J’ai attrapé sa main. L’eau s’est renversée, le verre est tombé sur mon pied. J’ai crié, elle aussi, en essayant de se dégager. Tenant toujours ses doigts, j’ai senti la colère grandir en moi quand j’ai reconnu l’alliance de Léonie.
— C’est quoi, ça ? C’est quoi, ça, hein ?
— Mais arrête ! Tu me fais mal, Marc ! Tu me fais mal !
J’ai réussi à lui enlever l’alliance. Non mais ! Elle portait aussi la nuisette que j’avais offerte à Léonie pour Noël. Mon sang n’a fait qu’un tour.
— Et ça ! C’est à toi aussi, peut-être ?
J’ai tiré sur le tissu.
— Espèce de…
— Attention, pleurnicha-t-elle en se touchant le ventre, je… je ne sais pas ce qui t’arrive, mais…
J’allais aller avec elle à la police, qu’elle le veuille ou non. Elle finirait bien par dire ce qu’elle avait fait de ma femme.
— Mais c’est moi, ta femme, chéri.
Je vous jure, pathétique.
Les policiers ne comprenaient rien. J’avais envie de m’arracher les cheveux. Alors j’ai expliqué ce qui s’était passé. Cette femme sous leurs yeux avait forcément fait quelque chose à Léonie. Léonie Morel. Ma femme.
Un agent nous a fait remplir des papiers. Quand elle écrivait, je regardais sa main. Le L n’était pas aussi grand que d’habitude. Je l’ai dit aux agents, je leur ai dit, mais ils se sont regardés en relevant les sourcils. Sur un coup de nerfs, j’ai pris la feuille qu’elle remplissait.
— Oh ! s’est insurgé un policier en posant ses paumes à plat sur le bureau.
— Vous ne savez pas, vous !
Je les ai observés tour à tour.
— Mais moi, si. Léonie ne fait pas ses « L » comme ça ! Elle fait des grands « L » ! Ah ah ! Mais c’est fou, ça, quand même…
— Monsieur, je vous conseille de baisser d’un ton et…
— Et quoi ?
J’ai regardé l’usurpatrice.
— Vous allez me mettre au trou alors que c’est moi qui viens vous dire que cette femme n’est pas ma femme ?
Un sourire narquois est apparu sur le visage de l’autre policier. Il a pincé les lèvres et détourné les yeux. Élodie bougeait un peu sur sa chaise en ramenant ses mains sur son sac, qui était aussi celui de Léonie ! Je me suis retenu de le récupérer.
— C’est pas ma femme, c’est mon ex ! Et elle s’appelle Élodie Valone. É-lo-die.
Un petit ricanement est arrivé à mes oreilles. J’ai tourné la tête vers l’autre folle, qui s’est mise à toussoter.
— Qu’est-ce que t’as fait de Léonie ? Qu’est-ce que…
— Bon, on va se calmer, là, monsieur. La petite dame, là, s’appelle bien, euh… Léonie, d’après sa carte d’identité, donc…
J’ai porté mon poing à ma bouche parce que, sinon… sinon j’allais faire une connerie. Je me suis mordu l’index et les marques des dents étaient encore visibles quand elle a fini de répéter ses mensonges. De toute façon, ça ne servait à rien d’essayer de leur faire entendre raison.
— En dehors de l’alcool, vous avez consommé quelque chose ?
— Non.
— Des stupéfiants ? Des médicaments ?
— Je vous dis que non !
L’autre policier a demandé à Élodie, comme si je n’étais pas dans la pièce :
— Ça lui arrive souvent ?
J’ai préféré ne pas la regarder raconter ses bobards.
— Mais non, enfin, c’est vrai qu’avec la grossesse, le mariage, tout ça, a-t-elle dit en soupirant, peut-être que ça lui monte au cerveau, je ne sais pas… je n’y comprends rien.
Cette voix de petite fille apeurée… Mais quelle comédienne, vraiment, bravo !
— Si vous saviez tout ce qu’on voit, ma pauv’dame. Enfin… monsieur, ça vous ferait peut-être du bien… euh… de consulter un… votre médecin.
— C’est ça ouais…
Je l’ai laissée conduire jusqu’à « chez elle ». Au début, je me disais qu’elle n’allait pas connaître la route et que j’allais la pincer. Mais elle savait où « elle » habitait, quelle clé utiliser, et sans hésiter en plus. J’avais besoin de réfléchir. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Elle avait son odeur, son parfum. Ça aussi, j’avais envie de lui arracher. Et par-dessus tout, il fallait qu’elle me dise ce qu’elle avait fait de Léonie.
Quand on est arrivés à l’appart, elle s’est mise à pleurer et s’est enfermée dans la salle de bain pendant plus d’une heure. Tu m’étonnes. C’est tellement facile de choisir la fuite. Au début, j’ai pas arrêté de frapper à coups de poing contre la porte, de lui dire que j’allais l’enfoncer et qu’elle serait bien obligée de me dire la vérité. Mais quand j’ai eu les mains en sang, je me suis arrêté et j’ai fait les cent pas dans le salon. Je ne savais pas quoi faire ! Qu’est-ce que vous auriez fait, vous ? C’était insensé.
J’ai vu son sac, enfin le sac de Léonie, posé sur le canapé. J’ai fouillé dedans, mais j’ai rien trouvé à part cette fausse carte d’identité que j’ai tournée dans tous les sens pour comprendre comment elle avait pu réussir son coup. Et je me suis souvenu de ce livre, Le Roi des imposteurs, vous l’avez lu ? Ce n’était pas le même niveau, c’est sûr, mais ça montre bien que tout est possible. Ah oui, j’aurais préféré que ce soit un cauchemar, j’ai même cru plusieurs fois que j’allais me réveiller…
J’ai passé la nuit sur le canapé. J’arrivais pas à fermer l’œil, alors j’ai ouvert les placards, les tiroirs. Je suis tombé sur des albums photos, ceux de l’époque où Élodie et moi étions en couple. Qu’est-ce que ça foutait là ? Elle avait vraiment pensé à tout. Une vraie psychopathe. Peut-être qu’elle s’était même débarrassée du corps de Léonie. J’ai feuilleté les albums encore et encore. Je savais quand ces photos avaient été prises. Je savais que c’était Élodie. Mais allez expliquer ça aux policiers. Pour eux, ça aurait été Léonie quelques années plus tôt, voilà tout.
J’étais presque en train de m’écrouler sur les coussins quand un éclair de génie m’a traversé : les photos de mariage ! Mais oui, voilà ! Enfin, il fallait que j’aille voir le photographe.
Le lendemain, je suis allé voir des voisins en leur montrant des photos d’Élodie, parce qu’ils n’avaient connu que Léonie. L’un d’eux m’a dit :
— Si on devait faire attention à tous les voisins…
Une autre m’a dit :
— Vous êtes sûr que tout va bien ?
Ensuite, je suis allé à la boutique du photographe. Il était absent, mais sa femme m’a dit qu’il serait disponible dans la semaine.
Je ne lui adressais plus la parole. Les jours suivants, toujours le même rituel, à entendre la trotteuse de l’horloge de la cuisine avancer seconde après seconde. Mais un matin, alors que je triturais mon sachet de thé au-dessus de ma tasse, mon regard s’est arrêté sur sa veste, accrochée au porte-manteau dans l’entrée. Ma main s’est immobilisée. Pourquoi n’avais-je pas pensé plus tôt au travail de Léonie ? Puisqu’elle disait aller travailler… J’allais bien voir si cette folle avait poussé son petit jeu jusque-là. Mais je trouvais ça complètement fou. Elle ne pouvait pas faire ça.
Dans tous les cas, je prendrais une photo de cette folle avec moi. Il suffisait de la montrer aux collègues de ma femme. Si j’arrivais à prouver que Léonie n’était pas Élodie, je pourrais retourner voir la police ! Et avec un peu de chance, quelqu’un saurait où était Léonie.
Deux jours plus tard, j’ai rappelé une nouvelle fois la boutique du photographe pendant qu’Élodie prenait sa douche. Il était là… J’allais enfin pouvoir la démasquer.
Elle est sortie de la salle de bain, les yeux un peu rougis, et m’a dit qu’elle avait peur de faire une fausse couche à cause de ce que je lui faisais vivre. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire :
— Ça fait des années qu’on n’a pas couché ensemble.
Quand elle a levé la main, je m’attendais à ce qu’elle me colle une gifle, mais elle a posé ses doigts tout doucement sur ma joue. J’ai tourné la tête, écœuré par ce contact.
— Mais je suis toujours là, Marc.
Je me suis écarté en marmonnant ironiquement :
— J’ai bien remarqué.
Elle est partie en claquant la porte. J’ai enfilé mon manteau sans attendre. J’allais d’abord chez le photographe, et ensuite sur le lieu de travail de Léonie.
Ce soir-là, quand elle est rentrée, j’ai guetté la moindre de ses réactions, mais elle était comme d’habitude. Moi, je bouillais en essayant de ne rien montrer. Le photographe m’avait juste montré des négatifs sur lesquels il était difficile d’avoir un avis tranché. Et je n’avais pas pu entrer dans les locaux du travail de Léonie. Un véritable chien de garde m’en barrait l’accès.
Après avoir sonné plusieurs fois à l’interphone, j’ai entendu une voix de crécelle :
— Les livraisons ne se font qu’à partir de 10 h 30.
— Je ne suis pas livreur, je viens voir une de vos employées.
— Avec qui vous avez rendez-vous ?
J’entendais un bruit ressemblant vaguement à celui d’un chewing-gum qu’on mâche. J’ai pris soin d’articuler lentement :
— Léonie Morel. Enfin, peut-être que…
L’interphone crépita.
— Elle n’a pas de rendez-vous prévu aujourd’hui.
Mon cœur s’est mis à frapper fort dans ma poitrine.
— Alors elle est là ?
— Vous êtes sûr que vous avez rendez-vous aujourd’hui ?
Il fallait que j’entre.
— Vous pouvez m’ouvrir que j’aille la voir ?
Il n’y avait pas de réponse. J’ai cherché autour de moi et repéré une caméra au-dessus du portail.
— Faites comme tout le monde, monsieur, téléphonez au service désiré pour prendre rendez-vous, dit la voix plus sèchement.
J’ai soupiré en regardant mes chaussures et essayé de rester courtois.
— Vous pouvez peut-être répondre à une question ?
J’ai sorti la photo d’Élodie de la poche de ma veste.
— Dépêchez-vous, monsieur, je n’ai pas que ça à faire, moi !
J’ai tendu la photo vers la caméra en m’en rapprochant le plus possible. La voix continuait de parler, mais je ne l’entendais plus distinctement.
— Est-ce que vous avez déjà vu cette femme ?
— Monsieur, si vous continuez, j’appelle la police !
L’interphone grésilla une dernière fois et je suis resté les bras ballants à regarder les fenêtres du bâtiment. Soudain, derrière les barreaux du portail, j’ai vu sa voiture. La voiture de Léonie. Est-ce qu’elle l’avait laissée sur ce parking avant de partir en congé pour notre mariage ? Je ne comprenais plus rien. J’étais complètement sonné. Je n’ai aucun souvenir du trajet jusqu’à l’appart de ma Léonie, mais j’avais pris une décision. Il fallait que j’agisse, et vite. La vie de Léonie était peut-être en danger !
Après une nuit d’insomnie, j’avais enfin trouvé une solution dans le bottin téléphonique. M. Storidge, à l’accent britannique absolument infect, tout comme ses tarifs, d’ailleurs, allait me sortir de ce pétrin. C’était le seul détective privé disponible immédiatement.
Nous avions discuté pendant plus d’une demi-heure. Et lui, il avait compris. Il m’avait vraiment écouté. Je l’entendais griffonner sur du papier, il prenait des notes. Lorsque j’ai raccroché, j’avais enfin de l’espoir. Bien sûr, il m’avait prévenu qu’avec une situation comme celle-ci, ses investigations allaient probablement prendre pas mal de temps. Il devait chercher deux choses à la fois : des preuves sur Élodie et surtout découvrir ce qui était arrivé à Léonie.
Je voulais que cette tarée fasse un faux pas rapidement. Je n’en pouvais plus de vivre comme ça, à me ronger les sangs sans savoir où était Léonie. Mais il m’a rassuré et m’a conseillé de ne pas en faire trop. Il fallait que je donne l’impression de redevenir normal, pas tout d’un coup, progressivement.
Je m’étais assoupi dans le canapé quand j’ai entendu l’eau couler dans la salle de bain. Elle était rentrée sans que je l’entende. Du travail, peut-être. Qu’est-ce que j’en savais. Il fallait maintenant que je fasse comme il avait dit, mais tant qu’elle était sous la douche, j’avais encore quelques minutes. J’ai soufflé de soulagement et commencé à me préparer une tisane. Du coin de l’œil, j’ai vu une photo sur le dessous de plat. J’ai posé la bouilloire et, plus je m’en approchais, plus mon cœur s’accélérait. C’était Léonie !
C’est elle qui avait mis cette photo là. C’était elle la folle, pas moi !
J’ai tambouriné à sa porte. On s’est disputés. Je lui ai montré la photo. Elle me l’a arrachée des mains et l’a mise dans la poche de son peignoir. Je l’ai rattrapée dans le couloir de l’immeuble et saisie par le bras. Elle devait me rendre la seule preuve que j’avais. Elle s’est débattue, a réussi à se dégager et s’est enfuie dans l’escalier. En peignoir, elle n’irait pas bien loin, alors je suis parti dans le salon pour appeler la police. La tonalité résonnait dans le combiné. Mon corps était pris de petits spasmes, ma respiration était trop rapide.
— Veuillez patienter…
Après avoir raccroché le combiné, je me suis gratté la nuque et, en tournant la tête, j’ai vu la photo sur la table de la cuisine. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? C’était bien celle que je venais de lui montrer, mais… c’était Élodie : même lieu, même tenue, même posture. Comment c’était possible ?
En partant à la recherche d’Élodie, je suis tombé nez à nez avec un agent de police qui a reculé comme si j’avais un revolver pointé sur lui.
— Votre femme nous a appelés, monsieur. Il va falloir vous calmer.
Ils m’ont emmené au poste. J’ai fini la nuit à l’hôpital sous calmant. Et maintenant, je suis là. Mais je vais sortir bientôt, enfin…
Ça frappe à la porte.
Je… Ah, voilà la tarée. C’est elle. Celle dont je vous parle, qui a pris la place de Léonie. Oui, c’est… mais vous ne restez pas ?
Élodie se penche vers moi, m’embrasse sur la joue, caresse mes cheveux. Je me tends de tout mon corps et détourne la tête. Elle pose sur la table une petite boîte en carton et l’ouvre. À l’intérieur, une tasse recollée. Les fissures dorées sur la porcelaine blanche.
Elle fait pivoter la tasse et un voilier apparaît. Comment…
Mes tempes battent à m’en faire mal. Elle s’avance vers la porte d’entrée.
— C’est du kintsugi, ça porte bonheur.
L’équipe soignante arrive juste au moment où je jette la tasse dans la direction d’Élodie.
Ils m’ont immobilisé. Ce n’est que temporaire. Après, j’irai chercher Léonie.
Celle que j’ai perdue (février 2026 © Mina Ardans) est une nouvelle psychologique inédite de Mina Ardans qui ne figure pas dans TOC TOC – Volume 1.
L’univers de Celle que j’ai perdue se prolongera dans TOC TOC – Volume 2, actuellement en cours d’écriture.
